L’exil au Mexique – chapitre 7 : plage fermée jusqu’à Nouvel Ordre

IMG_20200530_192202

L’exil au Mexique – chapitre 7 : jusqu’à Nouvel Ordre
L’Opération plage sûre

« …C’est donc ce qui s’appelle le Nouvel Ordre.
-Et tu dis que la Chine, Trump et le Brésil sont impliqués?
-Oui et tout ça pour la 5G.
-Franchement décevante cette apocalypse, y’a même pas de zombies. »

Nous étions assis en vrac, regardant le ciel étoilé. C’était l’une de ces très nombreuses discussions sur la véracité ou non de toute cette histoire. Cordobà venait de proposer boire un maté, idée que l’on hésitait à suivre pour cause de la paille de métal. « Il y a plus de bactéries sur ton téléphone que dans la paille » avait-elle renchéri. Tout le monde était devenu en l’espace de quelques mois, spécialistes en bactériologie, ou d’ailleurs dans n’importe quelle théorie avancée. Nous avions fomenté la notre, au fil des maigres rencontres qui ponctuaient les mois d’enfermement. Il s’agissait de pouvoir construire une possibilité de survie économique, sociale, et durable du village.

Comprendre le passé, pour anticiper le futur lorsque le présent est incertain.

Mazunte vivait avant les années 90 de son commerce de la chair de tortue, vendant à prix d’or l’extinction de l’espèce. Dans les années 90, un groupe de militants écologiste s’empare de l’endroit paradisiaque, font cesser l’activité et enclenchent la conservation de l’espèce, créant un musée et espace d’observation de l’ancêtre reptile. Ils organisent un festival pour célébrer le changement de cap du village, et y invitent les participants, hippies du monde entier, à acheter des terrains et créer une communauté auto-sustentable, respectueuse de l’environnement et à l’impact carbone positif. Les locaux troquaient alors leurs machettes pour des magasins d’artisanat, de restaurants, de bars, d’épiceries. Il ne sera pas possible d’y construire d’hôtels de luxe comme ceux qui avaient ravagé la côte Ouest du pays, Cancun en chef de file. Cet endroit sera différent.

L’eco-tourisme

devient un nouveau mode de revenus pour les locaux. Jouer de l’authenticité du village pour attirer des foules de jeunes en quête de vie hippie, déconnectée du reste du monde, proche de la nature, grands consommateurs de yoga. Rapidement, les plus convaincus se sont installés dans le village, créant des huttes éco-sustentables, en bouteilles de plastiques recyclées, mettant en place la séparation de tous les déchets, compost, jardins communautaires, lombri-composteurs, bibliothèque communautaire, centre de Yoga, ateliers de créativité…

Ils ont fait ce pari de l’eco-tourisme, qui a pu voir la création de nombreux emplois. Sculpteurs, peintres, tatoueurs, fabricants de lombri-composteurs se mélaient alors aux vendeurs de tacos de rue, beignets et massages de plage.. Cette communauté avait grandit en l’espace de 30 ans, refusant l’usage de sacs en plastique, de machines à raser, de déodorant industriels… Respectant les plages, faisant un avec la mer, les animaux et la lune.

Puisque l’ancien monde avait résolument choisi de détruire tout ce qu’il touchait, jusqu’à sa propre atmosphère, asphyxiant peu à peu sa planète et son peuple, cet endroit refusait d’en faire partie et bataillait pour un nouveau monde responsable.

C’est de ce constat que nous étions partis, c’est ce que j’avais senti lorsque je découvrais le village.

Au début de la pandémie, les accès aux autres villages et villes voisines avait été interdit avec un contrôle d’identité : une sortie par mois pour faire ses courses par foyer autorisée. Les plages et commerces avaient étés fermées, pour empêcher une possible contagion interne. Près de cinq quinzaines plus tard, l’absence de cas dans le village permettait la réouverture des plages, tout en continuant le blocage aux accès de la ville. Quand les plages avaient ouvert, ce fut un soulagement pour tous les habitants de la communauté, dont nous faisions désormais partie.

Seulement au milieu de cette joie, avaient émergé des dangers de contagion. Les locaux jouaient au football sur les plages, les jeunes se terminaient une bouteille de mezcal entre 8 en une après-midi. Une soirée fut même organisée sur la plage. Plus personne ne respectait les règles de gestes barrière… Alors même qu’il était encore possible de se rendre à la ville faire des achats, être contaminé sur place et ramener avec soi le virus, et en faire partager alors la communauté.

Au bout d’une semaine, le conseil du village a voté la fermeture – à nouveau – de la plage, jusqu’à nouvel ordre.

Cette décision nous a paru totalement irrationnelle. D’autant que les villages voisins avaient déjà annoncé l’ouverture des siennes. Pourquoi revenir en arrière? Il ne nous a pas fallu beaucoup de temps pour se rendre compte que les choses avaient été mal faites ; à la va vite, et sans penser aux conséquences. Ce n’était pas la faute de la communauté, de ne pas avoir respecté des règles, c’est qu’aucune règle n’avait été établie. L’ouverture sauvage des plages allait forcément créer des débordements.

Aucune règle n’avait été établie.

Alors qu’il était pourtant facile d’en trouver de simples, faciles à respecter. Par exemple, en France le « concept de plages dynamiques » avait été appliqué. C’est à dire qu’il n’était pas possible d’être inactif sur une plage, mais au contraire en mouvement, que ce soit pour se promener, faire du sport ou nager. Dans d’autres endroits, on comptait combien de personnes distanciées d’un mètre cinquante pouvaient entrer, et l’on filtrait les entrées à l’aide de deux gardes. Des millions de possibilités étaient envisageables. Il suffisait d’envisager. Mais lors de la réunion qui consistait en la réouverture, la discussion était d’un échange d’arguments pour ou contre, et personne n’avait songé à de possibles règles à suivre.

Il était alors facile de penser que l’ouverture des plages, sans imposer aucune règle, était un prétexte pour pouvoir la fermer immédiatement ensuite. « Puisque quelques habitants n’étaient pas capables de respecter des mesures pourtant mondialement connues, par manque d’éducation ou de conviction, c’est toute la communauté qui va payer ». Ou bien ils n’y avaient vraiment juste pas pensé.

Et cela nous paraissait injuste. Injuste pour ceux qui respectaient justement ces règles.

Sans la plage et avec ses magasins fermés, la communauté ne consomme pas. Et beaucoup pensaient déjà s’en aller dans les villages d’à côté, ceux qui avaient ouvert. Et nous pensions alors aux locaux, qui vivent de ce tourisme, de ce tourisme intérieur qu’à provoqué la fermeture des frontières du village. Si cette économie n’est pas relancée rapidement, de nombreux locaux n’ont pas de quoi manger.

« Merci de toujours me donner votre linge… » m’avait dit la vieille dame de la laverie « Chélita et ses douze petits-enfants », « …Il faut nourrir tout le monde, et nous ne pourrions pas y arriver si l’on perdait plus de clients ». J’avais aussi vu que les vendeurs ambulants revenaient, parce qu’ils ne pouvaient plus supporter la charge qu’était ne pas pouvoir travailler. Il fallait permettre à l’économie intérieure de se développer, tout en gardant fermées les frontières vers l’extérieur, et en suivant les règles d’hygiène qui permettaient de ne pas laisser entrer le virus.

Ce qu’il fallait, c’était une conscientisation de la communauté.

Et en discutant avec tous ceux que nous connaissions, nous en étions arrivés à la même conclusion. Il fallait agir, puisque la municipalité ne souhaitait pas le faire.

Si tu peux : donne, si tu as besoin : prends, vivres, médicaments, argent

Cependant, on doutait de la légitimité de notre action. Qui sommes-nous, français, argentins, chiliens, cordovais, pour se permettre de dire aux mexicains que faire dans leur propre pays, pour imposer des règles? Je craignais ce post-colonialisme, cet air supérieur de « écoutez nous, nous savons mieux que vous comment faire ». Mais quelqu’un devait s’en charger, et personne d’autre n’agissait.

Nous envoyons donc un émissaire à la réunion, Eva, elle prit la parole devant l’assemblée masculine et demanda une semaine d’essai à notre projet. Ce fut accepté, nous avions une semaine pour permettre l’ouverture des plages dans le respect des règles qui permettaient de profiter de la plage sans risquer la contamination du village.

Nous nous lancions alors, une dizaine de personnes, dans l’opération « plage sûre », de son surnom « sauvons nos plages ».

Les plages seraient ouvertes de 7 à 11 heures du matin, puis de 16 à 20h. Nous nous sommes relayés pendant sept jours sur ces horaires, pour permettre l’entrée aux habitants après leur avoir expliqué les règles, s’approchant des grands groupes pour leur demander de se distancier, craignant d’avoir à utiliser la police pour les sortir en cas de refus.

Mais après quelques jours, nous nous sommes rendus compte que l’action était prise en sympathie par ceux que nous rencontrions. Ils proposaient même leur aide dans les filtres. D’ailleurs la majorité d’entre eux, venaient à lire un livre seul, faire quelques exercices de yoga, courir ou retrouver un ami et marcher le long de l’eau. La force n’avait donc même pas besoin d’être employée.

Nous avons donc crée un pamphlet, un petit flyer, expliquant les nouvelles règles. Une fois imprimés, nous avons coupé plus de 800 exemplaires, ce qui donnait largement un par habitant. Et nous sommes allés les distribuer autour des commerces qui commençaient à ouvrir peu à peu. Des signatures ont également étés recueillies, « je, soussigné … accepte les règles et vais les respecter pour que les plages puissent rester ouvertes à tous ».

Le samedi suivant,

Eva retournait à la réunion, et nous attendions avec impatience son retour. Posés en vrac sur la terrasse de la Luna.

« C’est approuvé ! Les plages pourront rester ouvertes tous les matins ! Mais il faudra tous les jours avoir deux personnes qui font le passage. Vous en êtes ? »

eva, entrant en trombe dans la cabane

Et c’est reparti pour un tour! On commence par la plage de Mermejita, puis celle de Rinconcito, la grande plage…

Enfin de l’action ! Les révolutionnaires qui sommeillent en nous ont pris les devant. On se retrouve pour un prochain chapitre, en n’attendant n’hésitez pas à partager cet article, si vous connaissez des gens qui s’intéressent un peu à la situation hors des frontières de son pays 😉

N’hésitez pas à me suivre sur les réseaux sociaux (Facebookinstagram) pour quelques nouvelles fraîches de notre exil au Mexique ! Portez vous bien 😉

Retrouvez les chapitres précédents

L’exil au Mexique – chapitre 7 : 01/06/2020

2 commentaires

What do you think?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

English EN French FR Spanish ES
%d blogueurs aiment cette page :