L’exil au Mexique – chapitre 6 : La Luna

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L’exil au Mexique – chapitre 6 : La Luna

Baignés dans la lumière de la troisième pleine lune, nous étions réunis sur le balcon de « la Luna », notre chez-nous, avec nos voisins, les huit rescapés de la folie qui gangrène l’humanité depuis plusieurs mois. C’était la cinquième fois que nous nous réunissions tous ensemble, après tant d’enfermement, nous avions tous besoin d’aller à la rencontre de l’autre. Les cinq cabanes du complexe n’en formaient plus qu’une. On utilisait la cuisine de Mariano, notre terrasse pour regarder le ciel, l’espace commun pour le yoga…

Assise en tailleur, j’observe mes compagnons de fortune.

Eva,

la cinquantaine, maître des lieux, présidente de notre barque dans les eaux troublées du Covid. Raconte comment l’assemblée du voisinage avait coupé court à toute possible excursion à la plage. Les cheveux teints au Hénné, elle amuse en décrivant avec imagination les réfractaires aux après-midi plage. « Et le médecin ! » s’écrit-elle. « C’est le pire de tous ! Un véritable asshole ». Moitié mexicaine, moitié allemande de son père, elle a eu une vie digne d’un film nouvelle vague. Elle courrait après ses rêves et les attrapait, leur donnait vie, et à présent elle travaille sur le projet de sa vie, un documentaire pour partager son expérience du village. Sa fille, Fride, onze ans, est tranquillement allongée sur le lit, le petit chat Dji en boule dans ses bras, cette enfant incroyable parle quatre langues sans jamais un mot plus haut que l’autre. Parfois quand il se fait tard et qu’elle a bu trop de nectar de fruits, elle refuse d’aller se coucher, et demande à sa mère l’autorisation de 23h en allemand. Cette dernière ne lui refuse jamais, parce que de toute façon, il n’y a pas d’école demain.

Yani et Céci,

l’une aux cheveux longs et bouclés, l’autre, tatouée à la coupe symétrique, sont enlacées sur le banc. Yani travaille de photographe et Céci de coordinatrice de restauration. La semaine dernière, Cordobà a tatoué Yani, c’est un tire-bouchon étincelant sur l’avant bras. Céci prépare toujours une option végane lorsque l’on cuisine tous ensemble et aujourd’hui elles ont préparé des pommes de terre à la provençale, les premières depuis bien longtemps !

Carolina,

la chilienne, avait apporté sa bouteille d’eau, porte une robe nouée autour de la poitrine, nous avions commencé ensemble trois semaines auparavant à apprendre quelques mouvements de yoga. Elle avait suivi un cours intensif avant de se retrouver ici comme nous tous. J’aime passer du temps avec elle, car ses yeux sont d’une douceur immense et d’une sagesse réconfortante. Lorsque les choses vont se simplifier, elle va tenter d’ouvrir ici son propre salon de massage, puisque de toute façon, les vols pour le Chili sont annulés jusqu’à nouvel ordre, et la situation du pays trop critique pour penser y retourner dans l’immédiat.

Mariano,

s’est préparé un Gin Tonic avec sa nouvelle bouteille fièrement contrebandée depuis la capitale de la région. « Il suffit de la mettre à la place de la roue de secours! » avait-il déclaré le matin même. Lui aussi est un mélange de nationalités, né au Mexique, il a vécu une grande partie de sa vie à Los Angeles, la ville où tout est possible, avant de disparaître dans les terres de son Mexique natal, où il s’est retrouvé parmi nous. Derrière ses lunettes rondes, le crane rasé, il ressemble à un moine tibétain… mais sa consommation excessive de piments en tout genres rend sa nationalité trop évidente!

Marcelo

est au centre, dans son hamac. Ce soir ce n’est pas lui qui cuisine, les derniers dîners c’était lui le chef. Il titille Éva pour que celle-ci lui offre une grille de métal pour faire un barbecue. La semaine dernière, Mariano a réussi à faire remplir d’eau la petite piscine de son balcon, pour le plus grand plaisir de la communauté. La vie s’organise dans notre petite famille, et au fil des semaines se créent des complicités, et nous commençons à partager des souvenirs.

On organise des soirées films, des repas, nous partons en expédition à Hagia Sofia en camion, nous nous aidons dans les conquêtes des uns, quelques disputes émergent, nous sommes une famille de fortune. Des expressions commencent à se former. « Monter à la Luna », c’est venir chez nous, c’est venir prendre un verre sous les étoiles. « Se retrouver au Yoga » c’est aller faire des activités manuelles ou sportives dans la salle commune. « Se poser dans le Lounge », c’est aller mettre les pieds dans la piscine de Mariano. « Comment va la chose ? » c’est demander comment avance le puzzle de 2000 pièce qui prend toute la table à l’étage inférieur, on peut y passer des heures, l’art du puzzle est très bon pour l’estime de soi.

Une famille bizarre, mais la seule avec laquelle on soit réellement en contact.

Quinze jours plus tard, Eva diffusait son documentaire sur le village de Mazunte. On apprenait alors comment s’était formé le village autour de l’écotourisme dans les années 90, passant du massacre des tortues à leur conservation, et faisant revivre les rites ancestraux dans une communauté hippie soucieuse de l’environnement, des arts et de la spiritualité. C’est là que le village est devenu magique.

Aujourd’hui c’est samedi apparemment. Et j’entends déjà Mariano préparer un Gin Tonic dont il a le secret. La loi sèche elle aussi se flexibilise. Les choses rentrent dans un nouvel ordre. Nous recréons une société à partir de ce qu’il en reste. Et ce nouvel état des choses nous plait. Vivre simplement. Au jour le jour et profiter des choses simples.

C’est aussi la nouvelle Lune, c’est l’heure d’un rituel. Se fixer des objectifs, et les maintenir le mois suivant, le choses ne peuvent aller qu’en s’améliorant. Peut être pourrons nous aller à la plage d’ici quelques temps ?

Pendant ce temps, le monde devient fou.

Effondrement d’économies, banqueroutes de pays entiers, les manifestants brisent des quarantaines qui atteignent 80 jours pour supplier une aide alimentaire. En France, les restaurants ouvrent dans de tristes conditions. Les USA sont au sommet de leur art, le président du Brésil profite content du génocide qui nettoie les favelas à sa place. Pendant quinze jours, c’est un véritable carnage médiatique. Mais le village résiste, comme suspendu hors du temps, encore et toujours à l’envahisseur.

Lorsque le pic de contagion est atteint au Mexique, la communauté est intacte. Le village décide alors que les plages vont ouvrir à nouveau.

Quelques jours plus tard, je partais avec Carolina à la plage. Quel soulagement lorsque nous entrons dans l’eau. Translucide parce qu’elle n’est plus souillée par les crèmes solaires, les déchets depuis plus de deux mois. Nous voyons passer une raie, au ras de l’écume de la mer qui frappe avec force la plage. Une fois sorties de l’eau, nous restons assises à contempler la force des vagues. Avec la pleine lune c’est un spectacle époustouflant.

Quand l’heure du coucher de soleil approche, la plage est envahie par les habitants heureux. Ils jouent au football, loin des préoccupations mondiales de la santé, du virus, de l’épidémie, de la peur… Cela peut-il durer ?

Allez vite découvrir le prochain chapitre – Jusqu’à Nouvel Ordre, pour savoir ce qu’il advient des plages dans les semaines qui suivent leur ouverture ! Le réveil des aventures ! J’ai pas mal traîné pour écrire ce chapitre 6 parce qu’il ne se passait rien de bien surprenant justement, mais le chapitre 7 va vous régaler ! Il sera en ligne le premier juin !

N’hésitez pas à me suivre sur les réseaux sociaux (Facebookinstagram) pour quelques nouvelles de notre exil au Mexique – 6 e du nom ! Prenez bien soin de vous et des vôtres. Restez chez vous 😉

L’exil au Mexique chapitre 6 – 15/05/2020

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